Difficile d’aborder Feed the Machine sans penser d’abord à ce qui a précédé sa sortie : une tournée annulée, des ennuis de cordes vocales pour le chanteur Chad Kroeger, des batailles juridiques en coulisses. Le disque arrive donc chargé d’une tension qui aurait pu nourrir quelque chose de plus mordant. Au lieu de ça, Nickelback livre un album qui cherche un équilibre entre le hard rock plus sombre qu’affiche la pochette et les réflexes pop qui ont fait leur fortune, sans jamais vraiment trancher entre les deux.

Un titre qui mord, puis qui lâche

La chanson-titre ouvre le bal avec une rythmique plus nerveuse que d’habitude, des guitares plus granuleuses, presque une tentative de coller à une imagerie industrielle, mécanique, qu’évoque autant le riff que les paroles. Ça fonctionne un temps : on sent une vraie volonté de muscler le son après des albums plus lisses. Mais dès que le refrain arrive, la machine retombe dans des automatismes bien connus, un chant qui s’étire en voyelles criées, une mélodie calibrée pour les radios plus que pour l’énergie qu’elle prétend porter. Song on Fire, elle, assume totalement le registre power-ballad, guitare acoustique, montée en puissance prévisible, refrain taillé pour les briquets levés. C’est honnête dans son intention, mais ça ne surprend jamais.

For a Fool et le problème du pilote automatique

Le vrai souci de ce disque, c’est l’impression tenace d’écouter un groupe qui connaît sa recette par cœur et qui la ressert sans y croire vraiment. For a Fool ou Must Be Nice déroulent des structures identiques, couplet en retenue, pré-refrain qui monte, refrain qui explose en choeurs, sans qu’aucun moment ne vienne bousculer cette mécanique. La production, signée dans l’esprit très calibré qu’on connaît au groupe depuis des années, polit chaque aspérité, chaque riff un peu rêche se retrouve lissé, chaque batterie sonne compressée au point de perdre toute texture. On cherche un instant de vraie dérive et on ne le trouve pas.

Il y a pourtant des endroits où le groupe semble un peu plus à l’aise, moins dans l’anticipation du tube que dans l’exécution pure. Coin for the Ferryman, par exemple, a un groove plus lourd, une assise rythmique qui rappelle que Nickelback sait encore jouer les riffs simples avec efficacité quand il ne cherche pas absolument le refrain parfait. Ce sont des bouffées d’air dans un ensemble qui, sinon, s’écoute avec un sentiment de déjà entendu permanent, comme si chaque chanson avait déjà existé sous une autre pochette, avec un autre titre, quelques années plus tôt.

Une carte déjà jouée mille fois

Le disque assume son statut de produit de studio pensé pour fonctionner, et c’est précisément ce qui le dessert : l’émotion semble arriver après coup, plaquée sur des structures qui existaient avant elle. Les fans inconditionnels y retrouveront ce qu’ils cherchent, un format familier, des refrains qui montent aux bons endroits, une voix reconnaissable entre mille. Mais pour qui espérait un sursaut après les tourments qui ont entouré sa genèse, Feed the Machine déçoit par son manque de prise de risque. Le titre lui-même, ironiquement, résume bien le problème : on nourrit la machine, mais on oublie de la faire vibrer.