Avec la série de couleurs entamée depuis des années, Baroness avait fini par installer une attente presque rituelle à chaque sortie. Gold & Grey referme ce cycle chromatique sur une note étrangement crépusculaire : plus de titre unique, mais deux teintes qui se mélangent et se repoussent, comme si le groupe cherchait à représenter sa propre dualité entre lumière mélodique et fond anxieux. John Baizley signe une fois encore la pochette, toujours aussi dense, et cette profusion visuelle trouve son écho dans une production signée par le même collaborateur habituel des Flaming Lips, qui étire les guitares jusqu’à leur faire perdre leurs contours habituels.

Une architecture éclatée

Le disque s’ouvre sur des fragments, des interludes, des respirations presque électroniques qui viennent trancher les morceaux les plus denses. Cette fragmentation, loin d’être un simple habillage, modifie la perception du groupe : on est moins dans la masse sludge des débuts que dans une collection de climats qui s’enchaînent sans toujours se répondre. Certains titres déploient des mélodies lumineuses typiques du groupe, portées par deux lignes de chant qui se croisent, tandis que d’autres s’enlisent dans une écriture plus hésitante, comme si Baroness cherchait encore ses marques avec sa nouvelle configuration.

Le chant à deux voix

C’est la première apparition de la nouvelle guitariste et chanteuse du groupe, et son empreinte se fait sentir dans les harmonies vocales, plus aériennes, plus soul par moments, qui viennent adoucir le grain rocailleux habituel de Baizley. Ce dialogue entre deux timbres donne au disque une couleur nouvelle, presque pop dans certains refrains, sans jamais renier la lourdeur des riffs quand ils reviennent. Les guitares, elles, alternent entre arpèges cristallins et déflagrations plus brutes, avec cette manière bien à eux de faire sonner un accord comme s’il portait en lui sa propre résolution mélancolique.

Les limites de l’ambition

Le problème de Gold & Grey, c’est son format généreux qui finit par diluer son propos. Passé les premiers morceaux, l’écoute demande une patience que la musique ne récompense pas toujours : certains passages semblent plus écrits pour remplir une vision d’ensemble que pour exister seuls, et l’énergie brute qui faisait la force des disques précédents du groupe se fait plus rare. On sent une volonté de pousser l’ambition progressive plus loin que jamais, quitte à perdre en immédiateté ce qu’on gagne en texture. Les amateurs de la première heure, attachés aux riffs massifs du sludge originel, pourront regretter cette dilution au profit d’une approche plus cérébrale et éclatée.

Il reste pourtant, au milieu de cette profusion, de vrais moments de grâce : des montées qui rappellent pourquoi ce groupe reste l’un des plus singuliers de sa génération, des textures de guitare qui ne ressemblent à aucune autre, une capacité à faire cohabiter la brutalité et la douceur sans jamais que l’une n’écrase l’autre. Gold & Grey referme un cycle avec les honneurs, sans atteindre la cohérence fulgurante de certains de ses prédécesseurs. C’est un disque qui demande de l’investissement, qui se mérite plus qu’il ne séduit d’emblée, et qui confirme malgré ses longueurs que Baroness reste un groupe incapable de se répéter, pour le meilleur et, parfois, pour un peu moins.