Avant qu’Hostile Architecture ne vienne consacrer Ashenspire aux yeux d’une partie de la presse metal, le groupe glaswegien avait déjà posé les bases de son identité avec Speak Not of the Laudanum Quandary. On y retrouve ce même refus de choisir entre le black metal le plus abrasif et des embardées jazz ou post-rock qui semblent sorties d’un tout autre disque, le tout cimenté par une voix qui tient davantage de la déclamation que du chant. C’est un disque qui déstabilise dès les premières écoutes, et qui demande qu’on accepte de perdre pied.
Une rythmique qui respire comme un instrument à vent
Ce qui frappe d’emblée, c’est la façon dont la batterie et les guitares se dérobent sans cesse à toute logique de riff répété. Les structures avancent par à-coups, s’arrêtent net, repartent sur un tempo différent, comme si le groupe cherchait à casser tout confort d’écoute. Des sections presque chambristes, portées par des sonorités qui évoquent le jazz, viennent s’intercaler entre des déflagrations de blast beats et de trémolos glacés. Le grain de la production, assez brut, laisse entendre les charges de cymbales et les attaques de cordes sans jamais lisser l’ensemble : on sent un groupe qui joue en studio comme s’il cherchait encore sa forme, ce qui donne au disque une tension presque organique.
La voix comme texte politique
Le chanteur n’interprète pas vraiment : il scande, il harangue, il bascule du cri black metal à une diction quasi théâtrale, parfois proche du spoken word. Cette approche, qui deviendra la signature du groupe, est déjà pleinement là. Les textes, engagés et acérés, ne sont jamais de simples prétextes : ils structurent le rythme des phrases, imposent des ruptures, et donnent à l’ensemble une charge presque pamphlétaire. On pense par moments à une messe noire où le prêche aurait remplacé la psalmodie, avec une rage froide plutôt qu’une colère brute.
Les limites d’un geste encore en rodage
Si l’ambition formelle impressionne, l’album souffre par endroits d’une cohésion perfectible : certaines transitions entre les séquences jazz et les déchaînements black metal semblent plaquées plutôt que pensées comme un seul geste, et l’écoute peut donner l’impression d’un patchwork de bonnes idées pas toujours totalement digérées. Le disque n’a pas encore la fluidité quasi cinématographique qui caractérisera les sorties ultérieures du groupe. Il reste souvent dans la démonstration, l’énergie du geste expérimental l’emportant parfois sur la construction d’ensemble, ce qui peut fatiguer sur la durée complète de l’écoute.
Reste un disque qui mérite clairement l’attention, moins pour sa perfection que pour l’audace du projet qu’il porte. Ashenspire y affine un langage qui lui est propre, fait de ruptures, de dissonances maîtrisées et d’un discours qui refuse toute complaisance. On sent déjà les linéaments de ce qui s’épanouira pleinement plus tard dans leur carrière, et c’est justement cette sensation de work in progress ambitieux qui rend l’écoute passionnante : on y entend un groupe qui cherche, tâtonne parfois, mais ne triche jamais. Pour qui aime le metal qui dérange ses propres fondations, c’est une pièce essentielle à découvrir, même si elle n’atteint pas encore la maîtrise totale de leurs disques suivants.








