Sorti la meme annee que Master of Puppets, Reign in Blood de Slayer choisit la voie inverse: dix titres, moins de trente minutes, aucune graisse. Premiere collaboration du groupe avec le producteur Rick Rubin et son label Def Jam, ce troisieme album pousse le thrash a une extremite de vitesse et de brutalite qui a redefini les limites du genre en 1986. Enregistre en Californie, il boucle sa demonstration en une trentaine de minutes a peine, sans jamais menager la moindre respiration a l’auditeur.

La violence comme methode

Tout part de Angel of Death, morceau d’ouverture consacre aux experiences de Josef Mengele a Auschwitz, dont les paroles ecrites par Jeff Hanneman ont declenche une vive polemique et complique la distribution du disque. Musicalement, c’est une demonstration: riffs en rafale, cri d’ouverture de Tom Araya, batterie de Dave Lombardo qui accelere jusqu’a la rupture. Le groupe ne cherche pas a choquer gratuitement mais a documenter l’horreur avec une froideur clinique.

Le reste suit le meme principe. Les chansons s’enchainent sans repit, souvent sous les deux ou trois minutes, comme autant de decharges. Kerry King et Hanneman entrelacent des riffs tranchants et des solos volontairement chaotiques, presque atonaux, qui deviendront une signature. Cette brievete n’a rien d’une facilite: elle oblige chaque titre a viser juste, sans intro etiree ni pont superflu, dans une discipline d’ecriture presque militaire.

Une production qui change tout

L’apport de Rick Rubin est decisif. La ou les premiers disques de Slayer sonnaient etouffes, il degage les guitares, clarifie la frappe et donne au groupe une puissance sonore inedite. Chaque instrument est audible, ce qui rend la vitesse encore plus impressionnante: on entend distinctement ce qui, ailleurs, ne serait qu’un mur de bruit.

Cette lisibilite sert particulierement Raining Blood, le titre de cloture. Ses gouttes de pluie, son riff descendant et son final apocalyptique en ont fait l’un des morceaux les plus celebres du metal, une conclusion qui hante bien apres la derniere note. Rubin, venu du hip-hop et du rock plutot que du metal, portait un regard neuf et exterieur sur le groupe, et c’est sans doute ce qui a rendu possible un resultat aussi tranchant.

Un choc dont on ne s’est jamais remis

En moins d’une demi-heure, Reign in Blood a impose une nouvelle mesure de l’extreme. Il a ouvert la voie au death metal en montrant qu’on pouvait aller plus vite, plus fort et plus sombre, tout en gardant une ecriture nette. D’innombrables groupes revendiquent son influence, et sa concision reste un modele: aucun titre ne deborde, aucun ne faiblit.

C’est un disque qui ne cherche pas a plaire mais a frapper, et il y parvient avec une constance rare. Notre note de 9.5 salue cette radicalite parfaitement maitrisee: un album qui a fixe une norme que peu ont su egaler, et personne vraiment depasser dans son propre registre. Bien des groupes ont vise plus vite ou plus violent depuis, mais presque aucun n’a retrouve cet equilibre entre chaos apparent et controle absolu.