Il y a quelque chose d’assez cruel dans le titre choisi par les Canadiens de .Moneen. pour ce disque : « le monde que je veux laisser derrière moi ». On pourrait y voir une formule toute faite, mais à l’écoute, elle colle parfaitement à la tension qui traverse l’album. Le groupe de Brampton n’a jamais été du genre à se contenter d’un refrain propre et d’un pont efficace : ici encore, les guitares de Kenny Bridges et Chris Hughes s’entrechoquent, changent de mesure sans prévenir, repartent dans une autre direction rythmique juste au moment où l’auditeur croyait tenir le morceau.
Deux voix qui ne se lâchent jamais
Le principe qui a toujours fait la singularité de .Moneen., ce dialogue permanent entre les deux chanteurs, est ici poussé dans ses retranchements. Bridges pose des lignes mélodiques presque pop, aériennes, et Hughes vient les fissurer par des interventions plus rêches, parfois criées, jamais gratuites. Cette alternance donne au disque une respiration particulière : on n’est jamais dans la ligne droite, toujours dans le va-et-vient entre douceur et rupture.
Des structures qui refusent le confort
Peter Krpan derrière les fûts et Mark Bowser à la basse ne cherchent jamais la solution la plus simple. Les tempos bifurquent, les mesures impaires s’invitent au milieu d’un couplet qu’on croyait acquis, et pourtant l’ensemble ne sonne jamais comme un exercice de virtuosité gratuite. C’est la marque de fabrique du groupe depuis ses débuts : une écriture tordue au service de l’émotion, pas l’inverse. Le disque avance par vagues, calme trompeur puis embardée nerveuse, sans jamais tomber dans la démonstration pure.
Une mélancolie qui ne s’excuse pas
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’album assume sa noirceur sans sombrer dans le pathos. Les mélodies restent chantantes, presque lumineuses par endroits, ce qui rend d’autant plus efficace le contraste avec les passages plus abrasifs. On sent un groupe qui maîtrise parfaitement son vocabulaire : ce n’est plus une bande qui cherche son identité, c’est un collectif qui sait exactement où il veut emmener l’auditeur, quitte à le déstabiliser en cours de route.
Le résultat n’est pas un disque facile d’accès, et il ne cherche pas à l’être. Il demande plusieurs écoutes pour que les architectures internes se révèlent, pour que les changements de rythme cessent de surprendre et deviennent logiques. Mais une fois cette porte franchie, on tient un album cohérent, exigeant, qui prolonge sans les trahir les obsessions du groupe : la tension entre mélodie et chaos, entre confort et malaise. Pas une révolution dans leur discographie, mais une pièce solide, âpre et sincère, qui mérite qu’on s’y attarde au-delà de la première impression.






