Avec Release from Agony, Destruction quitte definitivement le thrash brut de ses debuts pour un territoire plus tortueux et technique. Sorti en 1987, ce troisieme album voit le groupe de Fribourg ajouter un second guitariste, Harald Wilkens, ce qui multiplie les possibilites d’ecriture et fait basculer la formation vers une complexite nouvelle. Le resultat deroute autant qu’il fascine, et demande plusieurs ecoutes avant de reveler toute sa logique interne.

Le tournant technique

Fini le trio direct et frontal. L’arrivee de Wilkens aux cotes de Mike Sifringer transforme les compositions en labyrinthes de riffs, de changements de rythme et d’harmonies dissonantes. Les morceaux se contorsionnent, refusent la ligne droite et exigent une attention constante. Destruction anticipe ici une part de ce que le thrash technique deviendra au debut des annees quatre-vingt-dix, chez des groupes bien plus celebres.

Le morceau titre illustre cette ambition: structures brisees, tempos qui se derobent, solos qui s’entrelacent. Rien n’est laisse au hasard, et pourtant l’ensemble garde une hargne intacte. Sur Dictators ou Survive to Die, la meme logique prevaut, celle d’un groupe qui refuse la facilite du riff repete et prefere multiplier les pieges rythmiques.

Schmier, voix de l’agonie

Au chant et a la basse, Schmier deploie ce timbre ecorche, a mi-chemin entre le cri et l’invective, qui deviendra sa marque de fabrique. Sa presence donne au disque son identite: un venin froid, une hostilite qui ne cherche jamais a plaire, jamais a rassurer.

Les textes fouillent la peur, l’oppression et la folie, dans un registre plus sombre et plus abstrait que les provocations habituelles du thrash. Le chant, hache et rageur, epouse parfaitement les cassures rythmiques des compositions, comme si la voix elle-meme etait un instrument supplementaire, aussi tranchant que les guitares.

Une production a la hauteur

Enregistre avec Kalle Trapp, l’album beneficie d’un son clair qui met en valeur l’enchevetrement des guitares sans etouffer la puissance. On entend chaque note, chaque cassure, ce qui etait indispensable pour une musique aussi dense et aussi peu lineaire.

Cette clarte permet d’apprecier le travail d’arrangement, souvent invisible a la premiere ecoute. Plus on y revient, plus on decouvre de details caches sous la surface agressive, ce qui donne au disque une profondeur inhabituelle pour l’epoque et recompense l’auditeur patient bien au dela de la premiere impression.

Release from Agony n’est pas l’album le plus immediat de Destruction, mais c’est l’un de ses plus ambitieux. Il montre un groupe refusant de se repeter, quitte a perdre les auditeurs presses. Pour ceux qui acceptent d’en dechiffrer les meandres, il reste une piece essentielle du thrash allemand de la seconde moitie des annees quatre-vingt, la preuve qu’agressivite et sophistication pouvaient cohabiter sans se trahir.