Il y a des groupes qu’on n’attend plus au tournant, parce qu’ils ne ratent jamais le virage. Insomnium est de ceux-là. Depuis un quart de siècle, les Finlandais déroulent leur death mélodique crépusculaire avec une constance qui frôlerait la routine si chaque disque ne trouvait pas le moyen de serrer la gorge. Netherworlds, dixième album paru le 16 octobre chez Century Media, aurait pu n’être qu’une pierre de plus sur le cairn. C’est au contraire le disque d’un groupe qui se permet enfin de bousculer sa propre liturgie, et qui en ressort grandi.
Ouvrir un album de death metal avec Purcell
Le ton est donné d’entrée : « The Cold Song », relecture d’un air d’Henry Purcell vieux de trois siècles, ouvre le disque comme on entrouvre une porte sur l’hiver. Le froid baroque s’y fond dans les guitares avec un naturel déconcertant, et ce qui aurait pu tourner au gadget devient manifeste : Insomnium ne cherche plus seulement la mélancolie, il en remonte la généalogie. Derrière, « The Banished » remet les blast beats au centre du village, rappel que le groupe sait toujours mordre quand la contemplation menace de s’installer.
L’heure grave au milieu du disque
Le cœur battant de l’album s’appelle « The Hour Grows Late ». Tomi Joutsen et Tomi Koivusaari, invités de luxe venus d’Amorphis, y croisent leurs voix avec celles de la maison sur un canevas qui glisse de la charge death vers des claviers aux parfums de prog seventies, folk en embuscade. Le morceau résume tout ce que ce disque fait de mieux : élargir la palette sans jamais perdre le fil émotionnel. En face, « Gleam in the Black » assume le rôle inverse, c’est probablement le refrain le plus immédiat jamais écrit par le groupe, de ceux qui s’installent dès la première écoute et refusent de partir.
La classe comme ligne de conduite
Sur près de cinquante-cinq minutes, Netherworlds ne gaspille rien. La production laisse respirer les guitares jumelles, le growl garde son grain de terre humide, et les éclaircies de chant clair tombent toujours au bon moment. Surtout, le disque raconte quelque chose : une traversée des mondes d’en bas où le désespoir n’est jamais une fin, et « Journey’s End » referme la marche comme un adieu qu’on se refuse à rendre triste. On pourra toujours objecter qu’Insomnium reste Insomnium, que la révolution n’aura pas lieu. C’est vrai. Mais quand la formule atteint ce degré d’incandescence maîtrisée, la reconduire relève moins du confort que de l’élégance.
Verdict Purkas : 8,5/10. Le meilleur Insomnium depuis Winter’s Gate : un dixième album qui ose Purcell, les invités d’Amorphis et les refrains lumineux sans rien céder de sa nuit polaire.
