Il y a quelque chose de presque malsain dans la constance d’Altarage. Le collectif anonyme de Bilbao continue d’empiler les disques comme on empile des strates géologiques, chacune plus comprimée que la précédente, et Worst Case Scenario ne fait pas exception à cette logique d’accumulation sourde. On retrouve ce death metal dissonant et caverneux qui a fait la réputation du groupe depuis Endinghent, mais quelque chose s’est encore resserré dans la texture, comme si le studio lui-même était devenu un organe de torture supplémentaire au service de la musique.

Une architecture qui s’effondre sur elle-même

Ce qui frappe d’entrée, c’est la manière dont les morceaux refusent toute logique de progression classique. Les riffs n’avancent pas, ils rampent, se répètent en boucles légèrement décalées jusqu’à créer un vertige hypnotique. La batterie, enregistrée avec un grain presque industriel, martèle sans jamais chercher le groove : elle cogne, elle use. Le chant, profondément enfoui dans le mixage, fonctionne moins comme une voix que comme une texture supplémentaire, un grondement organique qui se fond dans la masse sonore plutôt que de s’en détacher. On est loin de toute idée de mélodie rassurante : ici, chaque élément semble conçu pour désorienter, pour empêcher l’auditeur de trouver un point d’ancrage stable.

Le silence comme arme

Ce qui distingue vraiment ce disque de ses prédécesseurs, c’est l’usage du vide. Altarage a toujours joué sur la densité, mais ici les plages de raréfaction sont presque plus inquiétantes que les déferlements saturés. Des passages entiers semblent se dissoudre dans un bourdonnement presque ambient avant qu’un riff ne resurgisse, plus lourd encore, comme si le silence n’était qu’un piège tendu pour mieux faire mal ensuite. Cette alternance entre apnée et asphyxie confère à l’ensemble une tension psychologique rare dans le genre, où l’on confond trop souvent brutalité et simple accumulation de décibels.

Un mur qui respire mal

La production, signature du groupe, reste suffocante, presque malsaine dans sa manière de tout comprimer en un bloc informe. Mais là où certains groupes avant-gardistes cherchent la clarté dans le chaos, Altarage persiste à vouloir noyer l’auditeur, à refuser toute lisibilité confortable. C’est un choix qui paiera différemment selon les sensibilités : les amateurs de dissonance pure y trouveront une matière dense et fascinante à décortiquer, tandis que ceux qui cherchent un peu de respiration mélodique resteront sur leur faim. Il n’y a ici aucune concession à l’accessibilité, aucun morceau pensé comme single, aucune porte d’entrée facile.

Worst Case Scenario confirme surtout qu’Altarage a trouvé sa formule et qu’il n’a pas l’intention d’en dévier, quitte à flirter avec une forme de redite interne. On pourrait regretter que le groupe n’explore pas davantage de nouveaux territoires sonores après plusieurs disques bâtis sur des principes similaires, mais l’exécution reste suffisamment maîtrisée pour que l’ensemble ne sombre jamais dans la routine. C’est un disque exigeant, obscur, qui demande plusieurs écoutes pour révéler ses mécanismes internes, et qui confirme la place particulière qu’occupe ce collectif anonyme dans le death metal contemporain le plus radical.